Quelques réflexions sur App.net

Le 30 octobre 2012 — par

Lancé sous forme de récolte de fonds pendant la fronde des développeurs contre Twitter en juillet dernier, App.net se voulait être un réseau social qui « respecte ses utilisateurs ainsi que ses développeurs ». Soutenu par plusieurs grands noms du blog high-tech américain comme John Gruber ou Marco Arment, le projet a finalement vu le jour en août.

Plusieurs mois après le lancement d’App.net, j’ai pris le temps de recueillir ci-dessous mes remarques concernant ce nouveau service qui aura trouvé plus de $500,000 auprès d’utilisateurs désireux d’avoir une alternative entre autres sans publicité à Twitter.

Le concept

App.net se veut donc être une alternative à Twitter : Les deux systèmes se ressemblent dans leur fonctionnement de base. Vous avez un compte et pouvez envoyer des statuts limités à 256 caractères (contre 140 sur Twitter) et vous avez un compteur d’abonnés ainsi qu’un compteur de personnes que vous suivez. Le principe de découverte des comptes est similaire à Twitter, en fouillant parmi les abonnements de vos amis ou en observant qui s’est abonné à votre compte.

Je n’aime pas le fait d’avoir 256 caractères pour écrire un statut. C’est beaucoup trop long. Quand on lance Twitter on sait qu’on pourra rapidement lire quelques statuts, on sait le temps que ça nous prendra. Avec App.net on se retrouve à marquer des statuts dans Instapaper pour les lire plus tard.

Actuellement App.net n’a pas de système de messagerie privée. Pire, plusieurs utilisateurs emblématiques du service comme John Siracusa se disent contre un système de messagerie privée, on n’est donc pas certain d’en avoir un jour. C’est pourtant un aspect essentiel de Twitter, je le vois avec mon service DMcleaner qui 3 ans après sa création trouve toujours une grande utilité en ayant effacé plus de 2,5 millions de DM.

Le prix

La première grande différence qui sépare App.net de la « concurrence » est évidemment son prix : $50 pour une année à l’origine, $100 pour un compte développeur.

Moins de deux mois après le lancement, la société annonce baisser le prix du service plutôt radicalement : $36 par an ou $5 par mois, indiquant que la barre des 20 000 utilisateurs avait été franchie et que de ce fait, étant rentables, ils pouvaient se permettre une baisse.

Laissez-moi en douter.

D’après l’excellent outil de mesure Appnetizens, il y avait en septembre 13 000 utilisateurs actifs sur le mois, en comptant donc les personnes qui se sont inscrites et n’ont posté qu’un seul statut pour tester. Sur les 20 000 annoncés il y a quand même une sacrée différence.

Voyant cette baisse d’inscriptions et donc d’intérêt (moins de 100 nouveaux comptes par jour avant la baisse de prix), il était logique pour App.net de refaire parler de lui en changeant ses tarifs.

Le nouveau tarif mensuel ajoute une dimension supplémentaire : Qui va renouveler son compte mensuellement après un mois sans activité particulière comme le mois d’octobre ? Peu de gens. Avec un compte annuel il était plus facile de « forcer » un utilisateur à garder son compte et à le faire revenir quand il y trouvera un intérêt. Avec un compte mensuel ce délai est bien trop court.

Enfin cette barrière tarifaire n’incite pas au dynamisme qui a lieu sur Twitter chaque jour et qui en fait sa force : Nombre d’expériences hasardeuse à base d’un compte Twitter se sont transformées en sites Web voire en séries télévisées : Shit my dad says, Texts from last night. Auraient-ils fait la même chose s’ils avaient dû s’acquitter de $36 sans espoir de résultats ?

Je sens que dans quelques mois App.net annoncera des comptes gratuits pour certaines catégories d’utilisateurs. Par exemple un compte au tarif annuel pourra créer jusqu’à 5 pages Business qui seront identiques à des comptes et qui permettra au service d’augmenter artificiellement son nombre d’utilisateurs actifs.

Je pense d’ailleurs que ce type de compte existe déjà pour certains utilisateurs influents du service comme Marco Arment qui n’a pas dû débourser un centime pour le compte de The Magazine ou encore Instapaper.

L’idée d’avoir un modèle sans publicités est donc intéressant mais doit s’assouplir pour permettre un développement acceptable.

Les utilisateurs

20 000 utilisateurs annoncés début octobre. Aujourd’hui il y a en moyenne 4000 à 7000 utilisateurs uniques actifs par jour. C’est plus qu’en septembre grâce à la baisse de prix, mais ça reste très faible et surtout les chiffres n’ont pas l’air d’évoluer dans le bon sens.

Statistiques

Au niveau des inscriptions, on retrouve la même tendance :

Date Inscriptions
2012-09-30 15
2012-10-01 278
2012-10-02 511
2012-10-03 1369
2012-10-04 1214
2012-10-05 565
2012-10-06 314
2012-10-07 228
2012-10-08 269
2012-10-09 314
2012-10-10 262
2012-10-11 224
2012-10-12 208
2012-10-13 162
2012-10-14 158
2012-10-15 122
2012-10-16 125
2012-10-17 96
2012-10-18 126
2012-10-19 114
2012-10-20 85
2012-10-21 86
2012-10-22 108
2012-10-23 63
2012-10-24 37
2012-10-25 72
2012-10-26 97
2012-10-27 74
2012-10-28 17

Les inscriptions ont eu un sacré coup de pouce début octobre, suite à la baisse de prix (et le tarif mensuel) ainsi que la sortie de Netbot. Cependant elles sont aussitôt reparties à la baisse et on se dirige vers la même tendance que celle d’il y a un mois.

En un mois, 7298 nouveaux inscrits et à peine 40% d’augmentation d’activité, avec une augmentation significative des statuts automatiques via IFTTT. App.net est donc en pleine stagnation malgré tous ses efforts. Que faire ? Baisser à nouveau le prix ? Impossible.

Les développeurs

Avec tout ce que je viens de vous dire (si vous êtes encore là, merci !), vous devez déjà avoir une idée sur le type de public actuel d’App.net : Les geeks. Et qui dit geeks, dit développeurs. App.net ne se gêne pas pour faire la promotion des multiples clients chaque jour.

On arrive dans un système où il y a plus de 160 apps, librairies, extensions diverses et variées pour 7000 utilisateurs actifs. Plus d’une pour 50 utilisateurs !

D’autant que les comptes développeurs ne sont pas à $36 mais à $100 par an, et n’ont pas baissé début octobre.

Il peut paraître évident que chaque développeur essaie de profiter du buzz généré autour du nouveau service pour s’imposer comme le client ou la librairie de référence. D’autant que chaque développeur se voit inciter par un programme de reversement promettant de reverser $20,000 chaque mois aux applications les mieux notées par les utilisateurs.

Étrange système : Vous devez payer $100 par an pour utiliser l’API d’App.net mais dans le même temps vous pouvez gagner quelques dizaines voire centaines de dollars par mois avec votre application. Si App.net a tant d’argent à donner aux développeurs, pourquoi ne les incite-t-il pas à créer des clés API gratuitement et faire leurs expériences sans avoir à payer $100 de but en blanc ?

Certains vous diront qu’il s’agit là d’une expérience originale et qu’elle a le mérite d’exister. Certes, mais ce n’est pas nouveau : RIM ou Microsoft ont déjà tenté d’inciter les développeurs en les payant pour utiliser leur plate-forme.

C’est une mauvaise idée. Le principe même d’une plate-forme est de créer un cercle vertueux où chacun s’y retrouve. Si vous devez attirer les développeurs avec de l’argent, c’est que la plate-forme est mauvaise.

Les apps

Comme nous venons de le voir, énormément d’applications sont déjà disponibles.

Cependant une en particulier a fait une entrée fracassante dans le jeu. Il s’agit de Netbot de Tapbots, très connue pour son client de référence Tweetbot pour iOS et récemment pour Mac. Une version Mac de Netbot est d’ailleurs en développement.

C’est évidemment une très bonne application, rapidement adoptée par 30% d’utilisateurs au quotidien.

Ce qui la rend instantanément problématique.

Netbot est la première application utilisée pour aller sur App.net, auparavant c’était le site Web qui prenait la première place. Ça ne vous rappelle rien ?

Quand Tweetie est sorti il y a 3 ans, le client est devenu très rapidement le client officiel que Twitter n’avait pas pu créer. Et pour preuve, Tweetie fut très vite racheté par Twitter pour pouvoir contrôler ses utilisateurs.

Netbot est devenu le faux client officiel d’App.net. Aucun développeur ne peut désormais se mesurer à un monstre comme Tapbots, ce qui tue le minuscule marché de clients App.net pour iOS et bientôt Mac OS X. Il faudrait énormément de temps et d’argent pour pouvoir rivaliser.

Netbot n’a sûrement pas été fait sans l’accord de Dalton Caldwell, le créateur d’App.net. Je pense qu’il a fait une erreur en acceptant la création si rapide d’un client si évolué. Netbot vient de figer un protocole et un service qui s’étaient engagés à évoluer rapidement. Ce sera désormais bien plus difficile d’y parvenir.

Conclusion

Je ne suis pas particulièrement contre App.net. Je pense que la tentative est intéressante mais loin d’être satisfaisante pour le moment. Au lieu de créer une alternative, Caldwell a réussi à créer au mieux une copie de Twitter : On y retrouve aisément nos réflexes sauf qu’il n’y a pratiquement pas d’activité, donc peu d’intérêt pour justifier $5 par mois.

Un vrai projet d’alternative à Twitter pour moi ressemblerait plus à Tent.io qui se veut être un protocole et non un service Web. L’avantage d’un protocole (ouvert) est que tout le monde peut se l’approprier, qu’il est gratuit, standard, évolutif. L’inconvénient est qu’il n’a pas de visage et par définition aura plus de mal à attirer l’attention, sauf avec un certain coup de pouce.

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